16.11.09

Entretien avec Yves Gonzalez-Quijano, première partie


Réflexions sur la révolution de l'information dans le monde arabe : entretien avec Yves Gonzalez-Quijano, 1ère partie




Yves Gonzalez-Quijano a assuré la direction de l'ouvrage « Les Arabes parlent aux Arabes : la révolution de l'information dans le monde arabe » avec Tourya Guaaybess. Il est directeur du Groupe de Recherche et d'Études sur la Méditerranée et le Moyen-Orient (GREMMO). Il travaille à l'université Lyon II ainsi qu'à l'Institut d'Etudes Politiques de Lyon au département des études arabes. Son domaine de recherche est l'anthropologie politique, soit selon ses termes « une lecture du monde arabe à travers son actualité ou sa production culturelle ». Yvez Gonzalez-Quijano tient également un blog spécialisé : Cultures et politiques arabes.


L'information internationale est un sujet peu traité en Sciences Humaines et Sociales. Alors pourquoi s'être penché sur ce sujet si spécifique qu'est l'information dans le monde arabe ?


Y.G-Q : Ce livre traite des médias dans le monde arabe plus que de l'information elle-même. Nous avons voulu éviter l'approche la plus souvent abordée, qui consiste à seulement retenir les médias d'actualités en continu, principalement Al-Jazeera. Nous n'avons pas voulu nous limiter à ces médias, avant tout pour ne pas faire comme les autres, mais également pour être plus complet et pouvoir parler de chaînes généralistes qui ne traitent pas seulement de l'information. On peut citer l'exemple d'Al-Manar, la chaîne proche du Hezbollah libanais. Mais nous avons surtout voulu montrer que l'information ne se pense pas en dehors du politique. Regardez : les télévisions ne se pensent pas en dehors d'Internet et Internet ne se pense pas en dehors des télévisions. Les deux ne se pensent pas sans une histoire des médias et une offre médiatique qui ne se réduit pas à ses deux véhicules là.

L'idée la plus importante est qu'il y a plein de choses politiques qui ne se transmettent pas seulement par un bulletin d'informations. J'ai pu travailler sur l'émission Poète du million, ce concours de poésie qui draine beaucoup de monde. A priori, on est bien loin du politique, mais en fait il existe une rivalité entre les principaux leaders des grandes chaînes médiatiques arabes. Ce concours, si simple en soi, fait également ressortir des conflits de type états-nationaux voire même tribaux au sein de la péninsule. Et encore, derrière cette émission, il y a des rivalités qui relèvent de la langue, sujet éminemment politique dans le monde arabe. C'est dire ! On voit bien qu'une émission de distraction, un jeu télévisé banal basé sur un concours de poésie, devient quelque chose de clairement politique. C'est la même chose pour Star Academy version arabe !


Dans l'un des deux articles personnels que vous publiez dans l'ouvrage, vous parlez de communautés virtuelles qui équivalent à une fabrique du social. Vous écrivez pourtant « que c'est trop espérer que de croire que les changements, si souvent attendus, viendront grâce à Internet, et encore moins grâce à la seule blogosphère ». Comment en êtes-vous arrivé à cette conclusion ?


Y.G-Q : Quand on travaille sur ces questions là, la difficulté la plus importante vient de notre fascination pour le « tout technique ». Il existe des gens qui n'ont juré que par la télévision quand celle-ci est arrivée, qui n'ont juré que par les chaînes satellitaires quand le satellite s'est imposé et, aujourd'hui, ne jurent plus que par Internet. Moi je suis très [Régis] Debray sur ces problèmes et je ne pense pas qu'une technique remplace totalement l'ancienne mais que cela s'inscrit plutôt dans des « vidéosphères » ou des « médiasphères ». Dans ce livre, nous disons donc : « Attention, Internet ne fait pas la révolution tout seul ! ». Il y a clairement une révolution de l'information dans le monde arabe qui passe par les médias, mais Internet n'en est pas le seul facteur. Il faut arrêter de penser qu'il suffit d'une invention pour changer le monde ! Même le christianisme avec l'invention du nouveau testament n'y est pas arrivé.


Vous pensez que cette vision est trop utopiste ?

Y.G-Q : Nous avons sans cesse besoin de nous battre contre des gens qui disent « vous allez voir, la société civile dans le monde arabe c'est génial, il suffit d'avoir Internet et les gens vont tous descendre dans la rue ». C'est beaucoup plus complexe. Prenons l'Égypte de Moubarak par exemple : nous avons un régime autoritaire, coupé de sa population et qui a du mal à se renouveler. Ses appuis, occidentaux pour le dire vite, sont de plus en plus critiques et demandent plus de souplesse dans l'exercice du politique, dans l'ouverture, et surtout plus de démocratie. Certains disent « Internet va ouvrir tout ça ». Non, ce n'est pas comme cela que ça se passe ! Le jour où un gouvernement veut tout cadenasser, il le fait sans aucune difficulté. On le voit clairement avec la Tunisie.
En revanche, il y a des effets beaucoup plus importants mais qui se passent ailleurs. Si vous ajoutez à cette révolution de l'information la révolution démographique, la révolution socio-culturelle et la révolution de l'enseignement (baisse de l'analphabétisme entre autres), on arrive un peu à ce que l'on a connu au moment de la renaissance arabe, au XIXème siècle, lors de l'introduction de l'imprimé. C'était certes une modification technique, mais plus encore une modification intellectuelle. On est véritablement passé de l'âge classique arabe à l'âge moderne, en partie grâce à l'imprimé, mais pas simplement parce que les textes étaient là. C'est surtout parce qu'il y avait des gens dont le métier était de produire des textes et de les faire lire, de les imprimer et de les distribuer. Cela a complètement modifié les systèmes de transmission de savoir. Pour prendre un exemple, l'idée même de l'arabisme est clairement liée à la diffusion de l'imprimerie. Aujourd'hui, on peut imaginer qu'Internet est en train de produire la même chose : une espèce de révolution politique et culturelle silencieuse.

On communique du Maroc au Koweït avec les mêmes satellites, avec les mêmes émissions. Les bloggueurs se lisent entre eux. Il y a cet espace sans frontière de communication qui existe, mais également, et je pense que c'est très important, la langue elle-même évolue. Cet espèce de pesanteur de la langue arabe, sociologique au moins, est en train d'exploser, à la fois en permettant d'avantage d'expressions dans certains dialectes, et en permettant aux franges moins cultivées de la population de manier l'arabe sans trop de complexes.
Aujourd'hui, on a beaucoup plus de pratiques individuelles et de constructions en réseaux horizontaux plutôt que verticaux. C'est l'effet twitter, c'est l'effet blog, les portails et tout ce que l'on voudra. Et ça, je crois que c'est important pour toutes les sociétés, mais plus encore dans le monde arabe et dans les sociétés du Sud de la méditerranée, car se sont des sociétés qui n'ont pas la même histoire que les sociétés européennes. L'idée d'individualisation, d'individualisme et de la construction politique qui est liée à cette individualisation, à savoir la démocratie représentative, est beaucoup plus récente historiquement. Je pense que les nouveaux médias vont considérablement accélérer ce processus d'individualisation dans le monde arabe et rendre possible des choses qui ne l'étaient pas forcément avant.

Prenons un exemple très précis : le commentaire religieux. On dit qu'il n'y a pas de clergé en islam mais c'est une formule maladroite car il existe quand même des gens dont le métier est de commenter le Coran : on leur reconnaît cette capacité, soit parce qu'ils ont fait un parcours spécifique, soit parce qu'ils sont issus de telle famille, parce qu'ils font partie de tel réseau, etc. Avec les médias, on voit apparaître un double phénomène : une nouvelle hiérarchie des clercs légitimes et l'apparition de personnes qui « viennent de la lune », s'entend de personnes qui construisent une autorité religieuse sur un savoir-faire qui vient d'ailleurs. Le plus célèbre aujourd'hui est probablement Amr Khaled qui a fait un bon mariage, qui vient d'un bon milieu égyptien, mais qui est tout sauf quelqu'un qui a suivi la filière religieuse. C'est le Léon Zitrone du Coran ! Cette évolution est importante : en écoutant Amr Khaled, une partie de la jeunesse arabe se dit « Tiens on peut être musulman et moderne, efficace économiquement tout en restant musulman ». 

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"Les Arabes parlent aux Arabes : la révolution de l'information dans le monde arabe" / Actes Sud /  272 p. 

Entretien publié sur nonfiction.fr   


9.11.09

"Manuel pratique du terroriste" d'Al-Qaïda


Al-Qaïda en librairie : la polémique



Beaucoup de bruit a accompagné la sortie du Manuel pratique du terroriste en librairie. Il serait bon de se demander "pourquoi cet engouement soudain ?", analyse faite du document. 



« Démarche éditoriale culottée » [1], livre à « planquer en cas de perquisition » [2], ouvrage « qui fait boum » [3] ou encore « subversif » [4]. Les qualificatifs et autres descriptifs ont fleuri dans la presse généraliste et spécialisée mais également (et plus encore ?) sur la blogosphère. La raison de cet engouement ? Une « simple » publication : celle du Manuel pratique du terroriste, signé Al-Quaïda, aux éditions belges André Versaille.

Comme l'on pouvait s'y attendre, le buzz s'est propagé assez rapidement [5]. Et sur ce coup, l'éditeur avait tout prévu :  les motivations de cette mise en circulation étaient publiées dans une note disponible sur son site, mais également en préface de l'ouvrage. Il donna aussi un entretien au quotidien belge Le Soir et s'expliqua à la radio québécoise. Beaucoup de bruit et de débats donc, quelques jours seulement avant la sortie officielle du document. Mais qu'en est-il après lecture et avec le recul nécessaire ?

Avant tout, notons que ce document n'est rien d'autre que la traduction française du Manuel de Manchester, découvert en 2000 dans l'appartement d'un présumé membre d'Al-Qaïda. Celui-ci est assez connu des milieux spécialisés (et plus particulièrement des services secrets) qui n'ont cessé de l'analyser, pages après pages et mots après mots, pour mieux comprendre la psychologie jihadiste. Notons également que le département de la Justice des États-Unis le publia en 2005 sur son site officiel [6], ce qui provoqua une première effusion de critiques. Détruisons donc le mythe : l'ouvrage n'a rien de secret ni même de confidentiel. S'il l'était lors de sa découverte, cela fait bien longtemps qu'il ne l'est plus.

De même, notons que celui-ci est plus que daté. Son écriture s'est très probablement réalisée dans le début des années 90. Certains passages sont d'ailleurs révélateurs. Dans la cinquième leçon, l'auteur énonce 5 moyens de communications possibles au sein de l'organisation : le téléphone, les contacts directs, le messager, le courrier et « quelques outils modernes comme le fax et les communications sans fil ». Aucune référence n'est faite à Internet, aux forums, aux blogs ou aux courriels. Le fax et les téléphones portables sont vus comme des « outils modernes ». Cela en dit long. Quand on connait aujourd'hui la capacité qu'ont les réseaux jihadistes à communiquer via les nouvelles technologies, ce livre peut en laisser bon nombre perplexes quand à sa dangerosité, du moins sur ce plan.


Enfin, ce livre est souvent décrit (et décrié) comme un véritable guide pour devenir un apprenti terroriste en puissance, futur assassin de civils innocents. Là encore, détruisons le mythe. Les passages au plus grand potentiel de dangerosité (comment mettre en place un attentat à l'explosif, comment assassiner une cible en plein rue, au poison, à l'arme contondante, etc.) sont censurés par l'éditeur, chose que l'on peut aisément comprendre. Si certaines parties peuvent choquer, nous pouvons pourtant admettre que quiconque détient cet ouvrage entre les mains n'en apprendra pas plus qu'avec un livre de Bakounine [7], un des cahiers d'Ernesto Che Guevara [8], ou, pour pousser plus loin la critique, qu'avec une bonne dizaine de films américains spécialisés dans l'espionnage et dans le terrorisme. Idem pour certains jeux vidéos suintant de violence et de meurtres...

Ainsi, si cette publication provoque tant de critiques et de débats, c'est plus parce qu'elle est le fruit d'Al-Quaïda même que pour son caractère véritablement subversif. Car comme l'avoue l'éditeur, publier ce Manuel c'est un peu comme publier Mein Kampf : une parole brute, sans fioriture de style, où les humains sont décrits comme de simples cibles. Il n'en reste pas moins que la préface de Arnaud Blin permet de contextualiser relativement bien le sujet, de ne pas s'y perdre, happé par la prédication jihadiste. La parole d'Al-Qaïda accessible à tous ne fera pas que des heureux, loin de là. De nombreuses critiques tout à fait acceptables peuvent être émises et elles seront probablement constructives. Mais cette publication a le mérite de démystifier l'organisation islamiste, de montrer l'envers du décor dans ce qu'il y a de plus clinique : l'apprentissage du terrorisme, pas à pas, gestes après gestes. Et c'est inestimable. Car faire tomber ce mouvement de son piédestal est la pire chose qui puisse lui arriver, égratignant des années de communication et détruisant l'image de marque qu'elle a pu se construire au fil du temps avec, pour paroxysme, les terribles et meurtriers attentats du 11 septembre 2001. Et pour cela sa publication est entièrement justifiée. 



Th. C.
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Notes :
[1] : Brève, Le Soir du 29/10/09
[2] : « Le terrorisme pour les nuls », Le Quotidien
[3] :  Brève, Le Soir du 29/10/09
[4] : « Le Manuel pratique du terroriste d'Al-Qaida publié chez André Versaille », Fluctuat.net, 03/11/09 
[5] : Voir en particulier l'article publié sur Rue89, « Assassinat, torture… : fallait-il publier le manuel d'Al Qaeda ? », ainsi que les commentaires des internautes
[6] : Avant-propos, Simon Peterman, p. 7
[7] : Voir en particulier « Révolution, terrorisme et banditisme »
[8] : Voir la publication de ses divers carnets aux éditions Mille et une nuits  
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"Manuel pratique du terroriste" d'Al-Qaïda / André Versaille éditeur / 192 p.
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Recension publiée sur nonfiction.fr  


2.11.09

"La persistance de la question palestinienne" de Joseph A. Massad


Palestinien errant ?




L'écriture de cet essai démarre sur un constat amer : « Depuis un siècle, toutes les prédictions selon lesquelles la question palestinienne trouverait sa solution ont échoué. » S'il ne pose même pas le « pourquoi ? », Joseph Massad tente quand même d'y répondre, jouant la carte de l'explication historique voire philosophique. Et ce pamphlet frappe fort, en particulier par ses arguments proposés. En véritable pourfendeur des idées reçues et de la bien-pensante, l'auteur va jusqu'à quelques fois frôler de beaucoup trop près la ligne rouge définie par la doxa, quitte à la dépasser pour de bon.

Pour lui, le projet sioniste se défini comme une simple volonté d'implantation d'Occident en territoire arabe. Ainsi, le peuple d'Eretz Israël doit être mené par sa diaspora européenne, et non pas par la population de « locaux », les sabras. Comme le déclarait Ben Gourion, « Nous ne voulons pas que les Israéliens deviennent des Arabes. Nous sommes tenus de lutter contre l'esprit du Levant qui corrompt les individus et les sociétés ».
De même, le Palestinien devient le nouveau sémite, avec pour autre, pour miroir comme le disait Saïd, l'antisémitisme israélien. « Herzl les voyait comme des gens ''sales'' aux allures de ''brigands'', Menachem Begin les considérait comme des ''bêtes à deux pattes''. Notez l'impeccable coïncidence entre les adjectifs antisémites utilisés contre les Juifs européens et ceux que le sionisme utilise pour décrire les Palestiniens. »

Le Palestinien est-il le nouveau Juif errant ? Si l'essai est loin de le confirmer, il pose les jalons d'une réflexion qui a le mérite d'exister. Bien loin de l'auto-censure, Joseph Massad titille, dérange. Il réussit au moins à nous affirmer, si besoin en était, que le destin des Israéliens et des Palestiniens est lié, de même que leurs histoires. Reste à voir comment, dans quelques années, ce livre sera utilisé. Car assurément il sort trop tôt et risque de stagner dans les bibliothèques, incompris. Du moins jusqu'à que les mentalités évoluent et que le temps fasse son œuvre.

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« La persistance de la question palestinienne » de Joseph A. Massad / La Fabrique / 102 p.


26.10.09

“Destins croisés : Israéliens-Palestiniens, l'histoire en partage” de Michel Warschawski


Guerre de l'Histoire en terre sainte




Deux historiens ne s'accordent jamais sur ce qui s'est produit, et le pire est que tous les deux pensent qu'ils disent la vérité." Cette phrase, signée Harry S. Truman, résume parfaitement la relation actuelle d'Israël et de la Palestine envers leurs histoires respectives, ou plutôt leur histoire commune. Ici, la reconnaissance des droits de l'un implique tout simplement l'illégitimité de l'autre, et la survie de l'un passe par la négation de l'autre. Cette formule étant valable dans les deux sens, elle engage obligatoirement un cercle vicieux intemporel.

Comme le fait remarquer Amnesty International, “chez les Israéliens et les Palestiniens, plus que partout ailleurs, l’histoire est une arme de guerre avant d’être une tentative – partielle – de lire le monde”. La dernière actualité sur le sujet date du 16 septembre 2009 : dans la bande de Gaza, le Hamas s'insurge en apprenant que le prochain manuel scolaire de l'UNRWA comporterait un passage concernant l'Holocauste. Côté israélien, Gideon Sa'ar, l'actuel ministre de l'éducation, a décidé que dès la rentrée scolaire, toute référence à la Nakba disparaîtrait des manuels des écoliers arabes israéliens. L'incompréhension et la tentative d'appropriation du pouvoir de l'Histoire règnent des deux côtés.


Pour lutter contre ce manichéisme grandissant et meurtrier, Michel Warschawski prend la plume. Son objectif ? Raconter enfin une histoire partagée par deux peuples et non simplement par une ou l'autre partie. La Shoah sera traitée au même titre que la Nakba, les attentats palestiniens autant que les assasinats “ciblés” israéliens, etc. Une volonté à signaler donc, alors que le processus de paix se relâche chaque jours un peu plus, et ce malgré l'impulsion voulue par le président américain Barack Obama.

Si ce livre est une importante pierre de plus à l'édifice de la compréhension et, surtout, de l'acceptation mutuelle, il reste trop succinct et trop imaginaire pour être totalement pertinent et surtout percutant. Espérons au moins qu'il lance un mouvement qui transcendera ses quelques défauts. C'est tout ce que nous lui souhaitons.

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Destins croisés : Israéliens-Palestiniens, l'histoire en partage” de Michel Warschawski / Riveneuve éd. / 233 p. 
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Lire / écouter également en ligne :
La recension de l'ouvrage par Babelmed, "le site des cultures méditerranéennes"
Michel  Warschawski dans l'émission "Là-bas si j'y suis" de D. Mermet / France Inter


19.10.09

"Si je t'oublie, Bagdad" d'Inaam Kachachi


 Identité meurtrie




Dans le contexte géopolitique troublé de l'après 11 septembre 2001, la jeune Zeina tangue. Irakienne immigrée aux Etats-Unis dans les bras d'un père torturé par le régime bathiste alors qu'elle n'était qu'une enfant, elle voit désormais son ancien raïs tomber.
La jeune femme, qui vient de dépasser la vingtaine, se sent dans l'obligation d'aider son peuple ; ou plutôt ses peuples. Irakienne par le sang, américaine par la vie, Zeina est en quête d'identité. Alors pour concilier ses deux parties d'elle-même, Zeina s'engage comme interprète dans l'armée. Elle parle bien l'arabe et rêve de revoir son pays natal. Elle rêve aussi d'y apporter la démocratie. Et miracle, son dossier est accepté. Candide partira, malgré les protestations d'une famille restée patriote en dépit de l'exil.

Mais l'accueil est loin d'être celui qu'elle attendait. Les regards froids désabusés remplacent les foules en liesse imaginées. Même sa grand-mère Rahma, restée au pays, n'en revient pas : sa douce petite dans l'habit de l'occupant ! Le rêve devient cauchemar : d'un côté comme de l'autre les morts se multiplient. Bavures et attentats suicides deviennent son lot quotidien. La voilà en uniforme, traduisant les paroles d'inculpés ou les demandes de remboursement de familles voulant se faire dédommager une porte fracturée lors d'un contrôle de routine un peu musclé. Mais Zeina ne se sent pourtant pas comme tous ces soldats. Elle est irakienne, née dans ce pays ! Mais qui s'en soucie ? Si l'habit ne fait pas le moine, il y contribue grandement. Et l'étiquette qu'on lui jette le plus souvent à la figure, dans la rue avec les vrais gens, est simple : collabo.

Ce second ouvrage d'Inaam Kachachi paru en français vous explose à la figure. « Si je t'oublie, Bagdad » nous emmène dans une lente descente en enfer, là où la naïveté enfantine laisse place à l'âge adulte, là où la jungle prend corps devant vos yeux ébahis. Des palais de l'ancien dirigeant sunnite aux frêles habitations des insurgés, l'Irak se vit, page après page. Le style est concis, accrocheur. Mais sur le fond ? Une formidable analyse des identités, cas pratique sociologique qui illustrerait assez facilement certains essais d'Amin Maalouf, de Jean-Loup Amselle ou encore de Serge Gruzinski *. Pourtant, comment ne pas regretter que, le masque de Zeina la candide tombé, l'auteur s'en tienne à une sorte de fin convenue, presque bien-pensante ? Pourquoi ne pas pousser la critique plus loin, s'enfoncer dans les tréfonds de l'âme de Zeina totalement désillusionnée ?

Les dernières lignes concluent sur un sursaut patriotique, remake arabisant du psaume 137. Rien de plus. Le lecteur ferme l'ouvrage, heureux d'avoir participé au voyage intérieur de cette jeune femme, forme imagée d'un pays déchiré, mais déçu de s'être fait éjecter trop tôt, de n'avoir pu continuer le trajet jusqu'au terminus. Mais ne désespérons pas pour autant : une littérature vive et éclairante, à défaut d'être totalement éclairée, se fait rare. Surtout lorsqu'elle traite de cette région du monde si sujette aux clichés et autres généralisations ethnocentristes. Cette sortie reste donc à souligner dans le grand bain de la rentrée littéraire.

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* : Lire à ce propos « Les identités meurtrières » d'Amin Maalouf, ouvrage auquel le titre de la recension fait référence, mais également « La pensée métisse » de Serge Gruzinski, et les divers travaux de Jean-Loup Amselle sur l'Afrique.
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"Si je t'oublie, Bagdad" d'Inaam Kachachi / Liana Levi  / 225 p.
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Critique publiée sur le webzine Culturopoing



12.10.09

"La nouvelle guerre médiatique israélienne" de Denis Sieffert


Une guerre qui ne dit pas son nom



La guerre de l'image est aujourd'hui au moins aussi importante que celle qui se déroule sur le terrain. Chaque partie connaît le pouvoir des médias et surtout comment ceux-ci peuvent décider du cours d'une guerre qui, même si elle est perdue par les armes, peut être gagnée par les cœurs. Le Hezbollah peut en témoigner : de l'avis de nombreux observateurs et spécialistes, si le Parti de Dieu libanais a pu se targuer d'avoir "vaincu" une armée israélienne sur-armée et sur-entrainée en 2006, c'est grâce à la guerre de l'image [1]. Mais, comme sur tout terrain où une bataille fait rage, les techniques et les moyens évoluent, au même titre que les armes et la stratégie.

Le conflit israélo-palestinien ne déroge bien évidement pas à cette règle, il en est peut-être même le paradigme. Lors de la dernière opération armée,  Plomb durci, l'état hébreu, ayant tiré les leçons de la guerre du Sud Liban, comprend bien qu'il faut d'un côté rendre une opinion nationale largement favorable à cette intervention militaire, et de l'autre, faire taire une opinion internationale trop critique à son égard. Le point primordial est donc de rendre cette guerre "juste", et le meilleur biais pour que cela réussisse passe, sans aucun doute, par les médias.


Chronologie choisie et guerre asymétrique



Ainsi, le monde entier devait savoir qu'Israël n'était pas l'instigateur de cette guerre, mais qu'il répondait "seulement" à la violence par la violence. L'agresseur n'était donc pas l'état hébreu, mais bel et bien ces barbus fanatiques du Hamas (présentés comme de simples marionnettes du grand frère iranien si l’on caricature la teneur de fond de nombreux articles et essais), qui ont préféré détruire une trêve qui leur était en de nombreux points favorable politiquement, mais également vitale pour Gaza. Cette chronologie des évènements est pourtant dénoncée, certains journalistes ou chercheurs la considérant comme erronée ou partiale, en particulier  Alain Gresh du Monde Diplomatique, spécialiste parfois marqué par ses prises de positions, mais observateur attentif de la région qu’il connaît intimement [2].
Autre point important de la bataille médiatique : montrer que les forces armées en présence sont équivalentes, si ce n'est en nombres et en armes, au moins en potentialité de destruction. Cette idée ne date pas d'hier [3], mais pour le cas de cette opération, l'opinion publique a été abreuvée plus que de coutume d'images de roquettes Qassam s'écrasant sur les villes de Sdérot et d'Ashkelon, de représentations d'un Iran destructeur tirant les ficelles en arrière-fond. Suite à cette médiatisation, Denis Sieffert note que l'opinion publique israélienne suivait dans l'écrasante majorité ses décideurs militaires, pour certains futurs politiciens promis aux plus hauts postes. Et difficile de le contredire. Le quotidien de centre-droit Maariv publiait le 2 janvier 2009 un sondage exprimant que 78.9 % des Israéliens étaient "très favorables" à l'opération militaire à Gaza, et 14.2 % "plutôt favorables".  En Israël, la guerre de l'image était définitivement gagnée. En Occident, et surtout en Europe, la chose fut plus complexe et passa par une campagne de diabolisation du Hamas [4]. Mais au final, que ce soit ici ou là-bas, la grande majorité de l'opinion publique accepta le fait que Tsahal, "l'armée de défense d'Israël", combatte face à un Hamas présenté comme équivalent en violence, sinon en force et qui plus est usant de  techniques déloyales [5].
Les chiffres parlent pourtant d'eux même : 1.300 palestiniens tués selon Al Watan, 1.166 selon l'armée israélienne. Chiffre auquel il faut ajouter 5.300 blessés, dans une grande majorité civile. Côté israélien, on dénombrait 10 militaires et 3 civils tués. A première vue, on peut avouer que la comparaison devient difficile à tenir...


Mettre en lumière et dénoncer la désinformation



Avec La nouvelle guerre médiatique israélienne, Denis Sieffert, directeur de la rédaction de l'hebdomadaire Politis, s'attaque une nouvelle fois à ces épineux problèmes que sont la désinformation et la propagande en temps de guerre. Après La guerre israélienne de l'information : désinformation et fausses symétries dans le conflit israélo-palestinien, l'auteur persiste et signe. L'ouvrage s'attaque à de nombreux sujets régulièrement mis de côté par les médias dominants : diabolisation et dépolitisation du Hamas, dénonciations d'antisémitisme à chaque critiques portées à Israël, lobby politique et économique, etc. 
Mais loin d'être parfait, le livre se dénote par son côté militant voire partisan, ce qui le fait tendre vers des critiques trop prévisibles. Denis Sieffert ne s'en cache pas, et le revendique dès les premières pages : "Le journaliste engagé que je suis [...]" [6]. Cette notion est donc à garder constamment à l'esprit durant toute la lecture de l'ouvrage. Beaucoup de lecteurs ne verront là qu'une simple rhétorique pro-palestinienne, réduisant ainsi la légitimité, dans ce cas, du chercheur-journaliste. De plus, le manque de subtilité noie le propos et fait tomber une grande partie de l'argumentaire à plat.
Enfin, l'auteur s'attarde trop peu sur un point essentiel de ce conflit : la rétention de toute information par l'état hébreu, imposant aux journalistes un véritable blocus hors de la bande de Gaza, entraînant de cette façon un "recadrage de l'information" sur Israël (et en particulier sur Sdérot) de journalistes obligés de rendre des comptes à leurs rédactions ; parallèlement, cette impossibilité d'aller et venir a eu pour résultat de bloquer, durant un certain moment du moins, les images insoutenables en provenance Gaza.  Après l'époque des journalistes embedded, transportés dans les chars de Tsahal même, voici venu le temps des JRI sortant leurs télé-objectifs pour tenter de capter une explosion à plus d'une vingtaine de kilomètres, épaulés de leurs rédacteurs qui tentent d'en faire une information.


Mais malgré ces défauts, la sortie de cet ouvrage reste à souligner car il est l'un des seuls à se focaliser sur cet aspect du conflit israélo-palestinien. Le travail de recherche, de synthétisation et de mise en perspective permet au lecteur une vue d'ensemble du contexte médiatique, de ses réseaux, et donc de la mise en place de cette guerre qui ne dit pas son nom. La réflexion mériterait d'être plus poussée, mais elle a au moins le mérite de ne pas assommer de chiffres ou de références spécialisées un lecteur  peu enclin à se pencher sur cette question on ne peut plus controversée, si souvent sujet à polémiques Toutefois, cela reste à double tranchant. Si le livre se veut accessible il peut tout autant être dénoncé pour faible utilisation de sources. Tout dépend donc du lecteur. Cet ouvrage reste donc une bonne manière d'introduire ce problème, encore insuffisamment traité, même par les cercles universitaires malgré des avancées récentes, et ainsi de remettre en questions la plupart des idées préconçues que l'on peut avoir sur l'objectivité journalistique et sur le traitement médiatique. Ce livre pose les bases essentielles à toutes critiques fondées et pertinentes, et mériterait d'ouvrir la voie à un foisonnement plus conséquent d'ouvrages sur le même thème.

Dans l'attente de cette éventuelle floraison intellectuelle, on retiendra les paroles de Gideon Levy, journaliste au quotidien de gauche Haaretz, écrivant à propos de l'opération Plomb Durci : "Il n'y avait aucun doute sur qui était David et qui était Goliath dans cette guerre" [7]. Cette asymétrie principalement militaire emmène avec elle désinformations, manipulations et propagande ; ce qu'a réussi à affirmer l'auteur. Mais ce qu'il a omis de surligner, ou si peu, c'est que cette analyse est valable dans les deux sens. Le Hamas et le Hezbollah, propulsés en nouveaux David, ont également compris les règles du jeu depuis fort longtemps. Et eux aussi comptent bien s'en servir, s'appropriant petit à petit les outils et le savoir-faire propre à l'information et plus encore à la communication. La boucle est ainsi bouclée et la recherche de la paix continue ; sous l'œil médiatique,  évidemment. CQFD.


Th. C. 
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Notes :
[1] : Et ce malgré 1.300 civils tués, et 4.000 blessés côté libanais.
[2] : Voir à ce propos la note "Gaza : choc et effroi II" publiée sur le blog d'Alain Gresh, Nouvelles d'Orient  
[3] : Voir à ce propos le dernier ouvrage de Samy Cohen, Tsahal à l'épreuve du terrorisme, publié cette année chez Seuil.
[4] : Avec en fer de lance des rappels constants de la fameuse Charte de Hamas qui date de 21 ans mais qui, selon Denis Sieffert, "n'a plus aucune résonance dans le discours des dirigeants actuels du Hamas", et doit en tout cas être remise en perspective
[5] : Voir à ce propos l'interview parue dans Le Figaro de Daniel Shek, ambassadeur d'Israël à Paris. Celui-ci accuse le Hamas de crimes de guerre, alors que Tsahal est déjà sous le feu des critiques et que même les journaux les plus modérés dénoncent une "riposte disproportionnée".
[6] : On ajoutera que Politis se défini comme un hebdomadaire "indépendant et engagé" et que la plume de Denis Sieffert côtoie celle des non-moins engagés Bernard Langlois ou encore Sébastien Fontenelle.
[7] : "Gaza war ended in utter failure for Israel", 22/01/09, Haaretz 
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"La nouvelle guerre médiatique israélienne" de Denis Sieffert / La Découverte / 153 p.
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Recension publiée sur nonfiction.fr


5.10.09

Entretien avec Gilles Munier, troisième partie


"
Je joue cartes sur table, celles de mes convictions"

-Partie 3 : pour aller (encore) plus loin-


« Les espions de l'or noir » est dédicacé « Aux victimes innombrables de la soif pétrolière de l'impérialisme occidental, au Proche-Orient et dans les pays du Caucase. » Deux questions se posent instinctivement à la lecture : primo, ne sortez-vous pas, dès la dédicace, du rôle d'analyste voire de chercheur que vous prenez tout au long de l'ouvrage, pour enfiler l'habit du militant ? Deuxio, cette dédicace aurait tout autant pu se placer en guise de conclusion. Après tout, n'est-ce pas le plus bref résumé possible, partisan certes, de votre recherche ?
Faire œuvre d’analyste et de chercheur n’oblige pas à mettre ses idées dans sa poche. D’ailleurs qu’est le plus souvent l’histoire, sinon la relation plus ou moins partisane d’évènements. Les historiens français, allemands, britanniques, n’interprètent pas de la même façon les événements du passé. Les livres anglais sur l’Intelligence Service et les mémoires d’agents secrets de Sa Majesté, par exemple, sont peu diserts sur leurs crimes, leurs échecs, ou les malheurs causés aux peuples agressés. Les vainqueurs se donnent toujours le beau rôle, même si cela n’a qu’un temps. Le mensonge par omission, l’hypocrisie, le parti pris politique suent partout. Je suis foncièrement anti-colonialiste. Je joue cartes sur table, celle de mes convictions. Effectivement, ma dédicace résume bien mon livre. Les ouvrages dits objectifs sont très souvent insidieusement partisans, mais de l’autre bord !

Il se murmure que, venant de récupérer votre passeport, vous vous mettiez en tâche de continuer vos recherches. Est-ce fondé ? Et si oui, sur quoi portera votre prochain ouvrage ?
Mis en examen dans l’Affaire « Pétrole contre nourriture », on m’a retiré mon passeport et interdit de
voyager à l’étranger, y compris dans l’espace Schengen. Cette interdiction a été maintenue pendant 4 ans pour des raisons politiques alors que la vingtaine d’autres personnes impliquées dans ce « scandale », fabriqué par la CIA, ont très vite retrouvé leur liberté de circuler. Depuis 2004, j’ai dû abandonner deux projets de livres, faute de pouvoir aller en Syrie et au Liban. En écrivant, en mai, au Procureur de la République de Paris pour lui demander de me rendre mon passeport afin de donner une suite aux « Espions de l’or noir », je pensais essuyer un nouveau refus. J’avais en chantier un récit de voyage dans le nord de l’Irak. Je vais le terminer. Ensuite, je verrai. Mais, j’ai déjà amassé de la documentation et pris des contacts dans la perspective d’un tome 2 consacré à l’espionnage en Méditerranée et au Proche-Orient, après la Seconde guerre mondiale.

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"Les espions de l'or noir" (Koutoubia) de Gilles Munier / 316 p.
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L'entretien avec Gilles Munier se clôture déjà, après trois semaines de publications successives. Les lecteurs de Comprendre ce là-bas peuvent lire ou relire la première partie de l'entretien, consacrée au livre, ainsi que la deuxième, consacrée aux grands espions qu'étaient St John Philby et Lawrence d'Arabie.
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A voir également en ligne :

2.10.09

Festival du livre de Mouans-Sartoux 2009


Comprendre ce là-bas
trainera ce week-end du côté de Mouans-Sartoux (06) pour l'édition 2009 de son Festival du Livre.






Conseils de lecture :
Inaam Kachachi : "Si je t'oublie, Bagdad", publié chez Liana Levy
Shlomo Sand : "Comment le peuple juif fût inventé ?", publié chez Fayard
Denis Sieffert : "La nouvelle guerre médiatique israélienne", publié chez La Découverte

Seront également présents : 
Atiq Rahimi : "Syngue Sabour", publié chez P.O.L
Phillipe Frey : "Le désert des prophètes", publié chez Koutoubia
Amos Gitaï pour la présentation de ses films "Plus tard tu comprendras" et "Désengagement", ainsi que son livre "Genèses", publié chez Gallimard

 Sur la toile :

28.9.09

Entretien avec Gilles Munier, deuxième partie


"
Il y a dans la vie de St John Philby tous les ingrédients pour en faire une sorte de héros tiers-mondiste"

-Partie 2 : les grands espions-



Un chapitre entier est consacré au fameux Thomas Edward Lawrence, plus connu sous le nom de Lawrence d'Arabie. Vous faites de lui un portrait assez nuancé : vu par beaucoup comme le leader d'une révolution arabe, progressiste dans l'âme et star des médias, vous préférez projeter l'image d'un homme dépressif, opportuniste et partisan d'un rapprochement britannique avec Hitler et Mussolini. Pourquoi ce choix éditorial ?
Lawrence n’était pas particulièrement progressiste. C’était un aventurier courageux mais dépressif, la plupart de ses contemporains en conviennent. Les conférences affabulatrices du journaliste américain Lowell Thomas et le film de David Lean, remarquable, en ont fait le leader de la Révolte arabe, mais il n’était qu’un pion dans le jeu de l’Intelligence Service. Dans les pays arabes, il est généralement perçu comme un manipulateur et un menteur. C’est aussi ce qui s’est dégagé de mes lectures et de mes entretiens avec des nationalistes arabes. Pour ce qui concerne sa position à l’égard de Hitler, il faut noter qu’il existait, dans les années 30, beaucoup de passerelles entre l’aristocratie britannique et les nazis. J’ai déjà parlé des extrémistes du Kidnergarden, mais il n’y avait pas qu’eux. La contribution de banques anglo-saxonnes et d’Henri Deterding, patron de la Dutch Shell, à la montée du nazisme sont connues. Plusieurs collègues de Lawrence gravitaient autour des partis fascistes anglais. Hitler avait invité Lawrence à le rencontrer et il était sur le point de répondre quand sa mort dans un curieux accident de moto l’en a empêché. Mon portrait de T.E Lawrence ne résulte pas d’un choix éditorial, mais d’une intime conviction.


Une autre partie de votre ouvrage analyse l'œuvre et la vie de St John Philby, moins connu du grand public. Avec le recul nécessaire, quel a été l'impact des actions de cet espion dans la région ? Sa critique acerbe de la politique arabe britannique pourrait-elle, si sa vie et son œuvre étaient plus médiatisés, faire de lui une sorte de héros tiers-mondiste ?
Oui, il y a dans la vie de St John Philby tous les ingrédients pour en faire une sorte de héros tiers-mondiste. Il aimait profondément l’Arabie. Il s’était converti à l’islam, et pas pour la forme comme cela avait été le cas de plusieurs agents britanniques ou français ; sinon Kim, son fils – le grand espion soviétique – ne l’aurait pas fait enterrer dans un cimetière musulman à Beyrouth. St John Philby connaissait la perfidie des tenants de l’empire britannique mieux que personne et se méfiait des manigances des gens du Kindergarten. Il a eu raison de convaincre le roi Ibn Saoud de se dégager de l’emprise britannique et de jouer la carte américaine. A l’époque, il n’avait pas d’autre choix. Dommage que cela ait ensuite mal tourné. Quoi qu’il en soit, son influence sur l’histoire du Proche-Orient a été longue, plus positive et plus grande que celle de Lawrence qu’il détestait… cordialement.


Avec Lawrence et Philby, la Grande-Bretagne n'a pourtant pas le monopole des espions de l'or noir. Moins connu, le rôle de l'Allemagne fût aussi déterminant dans la découpe du Proche et du Moyen-Orient. Brièvement, quels ont été les plus grands espions allemands, et que faut-il retenir de leurs actions ?

Le plus grand espion allemand était un juif converti, le baron Max von Hoppenheim [cf. illustration NDLR]. Il a servi le Kaiser Guillaume II, puis Adolphe Hitler qui l’a fait « Aryen d’honneur »… C’était un archéologue renommé. Chef du Bureau de renseignement pour l’Est qui couvrait le Proche-Orient, la Perse, l’Afghanistan et les Indes britanniques, il fut l’âme cachée du djihad anti- anglais dans l’empire Ottoman et du « complot germano-indou », la tentative la plus sérieuse de libération de l’Inde menée depuis Napoléon 1er. Les missions de Wilhelm Wassmuss, pendant la Première guerre mondiale, pour soulever les tribus du sud de la Perse ou de Werner Otto von Hentig et Oskar von Niedermayer en Afghanistan, relèvent de l’épopée. Pendant la Seconde guerre mondiale, en Egypte, des hommes comme Gaafar John Eppler – agent de l’Abwehr, dirigée par l’amiral Canaris - et Fritz Grobba, à Bagdad, ont donné du fil à retordre à l’Intelligence Service. Sans la décision d’Hitler d’attaquer la Russie, la révolution de Rachid Ali, en 1941, en Irak, l’aurait peut être emportée.

A la différence des dirigeants britanniques et français qui ne parvenaient pas à se débarrasser de leur esprit colonialiste, les Allemands jouissaient en Orient d’un capital de confiance remontant à Charlemagne et à Frédéric II de Hohenstaufen. Au 13ème siècle, cet empereur hors norme, était considéré comme l’antéchrist par le Pape. Il parlait arabe et fut, comme roi de Jérusalem, un gardien des lieux saints respecté des musulmans. Guillaume II – Hohenstaufen, comme lui - relança intelligemment cette politique avec la Turquie ottomane et le monde musulman. Hitler profita de cet héritage, maladroitement, à grand renfort de déclarations sans lendemain, et de promesses non tenues, quoi qu’en disent les Israéliens et leurs affidés. En dépit des vicissitudes de l’histoire, les Allemands bénéficient encore - du Maghreb au Machrek - d’un a priori favorable, du seul fait qu’il n’y a jamais eu de colonies arabes.
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"Les espions de l'or noir" (Koutoubia) de Gilles Munier / 316 p.
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Dès la semaine prochaine, retrouvez la troisième et dernière partie de l'entretien avec Gilles Munier. Après s'être penché sur l'écriture et le travail de recherche, puis sur les grands espions, nous nous pencherons sur l'aspect politique de l'ouvrage, présent en fond constant, et sur le futur de l'auteur.
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Site des « Espions de l’or noir » : http://espions-or.noir.over-blog.com
Blog de Gilles Munier : http://gmunier.blogspot.com
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Crédit dessin, St John Philby : Setsuko Yoshida



21.9.09

Entretien avec Gilles Munier, première partie


"Mes chapitres sont des coups de projecteur donnés à des événements et sur des personnages"

-Partie 1 : le livre-


Pouvez-vous nous expliquer comment vous est venue l'idée d'écrire cet ouvrage ?

C’est une idée ancienne. Elle remonte aux lendemains de la guerre du Golfe de 1991 quand je me documentais sur George Bush père pour « La 5ème Colonne à la Une », une lettre d’information « confidentielle » dont j’avais entrepris la parution. Lorsque je m’intéresse à un sujet, j’écume les bibliothèques et les revues spécialisées. Aujourd’hui, c’est plus facile avec Internet, les banques de données et la numérisation des ouvrages, mais au début des années 90, cela prenait du temps. J’avais commandé aux Etats-Unis des livres sur la carrière de pétrolier et de directeur de la CIA George Bush père. Je découvrais que sa famille avait entretenu des relations d’affaires avec les nazis, ce que les médias européens se gardaient bien de révéler. Sa vision d’un « Nouvel ordre mondial » ne s’apparentait pas seulement à celle d’Adolphe Hitler, mais remontait à l’époque de l’impérialisme britannique triomphant, à la fin du 19ème - début du 20ème siècle. Hitler s’était approprié, en la germanisant et en la systématisant, la vision raciste et élitiste du monde de Cecil Rhodes, de Lord Milner et des membres du Kindergarten (Jardin d’enfants), leur réseau d’influence plus ou moins secret. Certains de leurs partisans avaient joué un rôle charnière dans la conquête du monde arabe pendant la Première guerre mondiale. David Hogarth, chef du Bureau arabe du Caire, et mentor de Lawrence, dit d’Arabie, en faisait partie. Aujourd’hui, les néo-conservateurs américains, les likoudnicks israéliens de Netanyahu et divers cercles soutenant Nicolas Sarkozy sont sur la même longueur d’onde.

J’ai d’abord pensé écrire un livre sur le thème « Pétrole et espionnage en Irak ». Mais pour comprendre comment les Anglo-saxons s’étaient trouvés en position privilégiée lorsque le pétrole est devenu un produit stratégique indispensable au développement de l’Occident, il me fallait élargir mon champ de recherche à la Perse – l’Iran d’aujourd’hui -, au « Grand jeu » en Asie centrale et dans le Caucase, aux causes des guerres mondiales, et même remonter à l’expédition de Bonaparte en Egypte. Vaste programme !


Comment s'est passé le travail de recherche effectué en amont de l'écriture ?

Comme secrétaire général des Amitiés franco-irakiennes, je me rendais à raisons de 5 à 8 fois par an en Irak. J’ai profité de ces voyages pour acheter de nombreux ouvrages aux bouquinistes de la rue Moutanabi, à Bagdad, paradis des chercheurs. Je fouinais dans les rayons et, s’il le fallait, passais commande de livres que je récupérais quelques semaines plus tard. Et je lisais, lisais… Le prix des livres importait peu : le dinar irakien qui équivalait près de à trois dollars avant la guerre s’était effondré, le dollar s’échangeait parfois à plus de 3000 dinars. J’arrivais à Bagdad avec mes valises pleines de commandes ou de dons de médicaments interdits par l’ONU. L’aéroport de Bagdad étant fermé pour cause d’embargo, je repartais en taxi pour la Jordanie, chargé de bouquins…

Mes recherches sur la Mésopotamie ancienne et moderne, agrémentées de voyages d’étude aux quatre coins du pays, m’ont d’abord permis de publier un « Guide de l’Irak » en 2000, traduit ensuite en américain. Avec le photographe Erick Bonnier qui m’a souvent accompagné, je me souviens avoir passé des jours à chercher la tombe de Gertrude Bell, la grande espionne britannique, surnommée du temps de sa grandeur, et à juste titre , « la reine non couronnée d’Irak ». Grâce à la confiance des dirigeants baasistes qui m’ont aidé à aller et venir un peu partout en Irak, j’ai pu réunir la documentation nécessaire à la rédaction des « Espions de l’or noir ».

A la lecture de ce livre, le lecteur peut se questionner sur le manque de cohésion entre les chapitres. Le livre ressemble plus, en de nombreux points, à une recension de personnalités, sorte de dictionnaire, qu'à un essai. Cet effet est-il voulu ou vous est-il simplement imposé par la complexité du sujet ?

L’ouvrage couvre une période de l’histoire allant de l’expédition d’Egypte aux lendemains de la Seconde guerre mondiale, et un champ géographique très vaste. Les acteurs historiques sont nombreux. J’ai du faire des choix. J’ai privilégié l’analyse et la saga à la relation fastidieuse, pour le lecteur non averti, d’événements dont la compréhension est effectivement complexe. L’index comprend plus de 450 noms. C’est beaucoup. Je pouvais faire moins mais cela m’aurait obligé à couper des passages auxquels je tenais. Vous dites que mon livre ressemble à une sorte de dictionnaire, je préférerai parler de guide historique et politique. Mes chapitres sont des coups de projecteur donnés à des événements et sur des personnages. Les notes, nombreuses, et la bibliographie, devraient permettre aux chercheurs et aux curieux d’aller plus loin.

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"Les espions de l'or noir" (Koutoubia) de Gilles Munier / 316 p.
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Dès la semaine prochaine, retrouvez la seconde partie de l'entretien avec Gilles Munier. Au programme, un gros plan sur ces "grands espions" qu'étaient Lawrence d'Arabie et St John Philby.
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Site des « Espions de l’or noir » : http://espions-or.noir.over-blog.com
Blog de Gilles Munier : http://gmunier.blogspot.com



 
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